L’accident de l’électrobus et le drame du petit RATEL et de Boniface GUGLIELMI en 1942

Mémoire transmise d’Avrieux : l’accident de l’électrobus et le drame du petit RATEL et de Boniface GUGLIELMI en 1942

Le Fil Retrouvé : Quand les Fragments d'Histoire Recomposent le Passé


L'histoire que vous êtes sur le point de découvrir est le fruit d'une patiente enquête, d'une rencontre inattendue et de la puissance inestimable de la mémoire collective. Elle illustre comment des bribes de récits, des images jaunies par le temps et la transmission orale se sont peu à peu assemblées pour révéler une vérité plus complète, bien au-delà de ce que l'on aurait pu imaginer.


Tout a commencé avec des photos retrouvées d'un accident d'électrobus datant des années 1933-1938. Ces images, muettes mais évocatrices, ont piqué notre curiosité. Puis, Roland Fiandino, mon père, un enfant de la vallée, a évoqué un accident similaire, un souvenir lointain qui lui était resté. Cependant, ce qu'il racontait concernait en réalité un événement distinct, survenu plus tard. C'est lui qui m'a orienté vers Pascal G. d'Avrieux, figure incontournable de la mémoire locale, pressentant qu'il détenait une partie du puzzle.


Cette première rencontre a été une étincelle. Pascal Gaston a partagé ses propres souvenirs et ceux qui lui avaient été transmis, nous offrant un premier témoignage poignant et détaillé de l'accident de 1942. Ce récit initial, déjà riche en émotions, a été diffusé, et c'est là que la magie a opéré.
La publication de cet article a agi comme une véritable bouteille à la mer lancée à travers le temps. Des descendants des familles impliquées dans ce drame, des personnes qui portaient en elles ces mêmes souvenirs, parfois fragmentés ou imprécis, ont lu le texte. C'est grâce à leurs précieuses rectifications et à leurs témoignages complémentaires, assortis de détails inédits et de photos d'époque des personnes concernées, que l'histoire a enfin pu être entièrement reconstituée. Le petit Joseph RATEL a retrouvé son prénom, les circonstances exactes de l'accident se sont précisées, et le poids psychologique sur les survivants est apparu dans toute sa dimension.
Cette démarche collaborative est la preuve que le passé n'est jamais figé. Il vit et se révèle à travers ceux qui le portent, génération après génération, permettant aujourd'hui de rendre un hommage juste et complet aux victimes et aux témoins de ce drame oublié.


L'Électrobus : Une Innovation Pionnière dans la Vallée de la Maurienne


Dans le récit de l'accident de 1942, l'électrobus apparaît comme un acteur central, une machine étonnante pour son temps. Mais qu'était exactement ce véhicule qui sillonnait la vallée entre Modane et Lanslebourg ?

Au début des années 1940, et même un peu avant, l'électrobus était une forme de transport routier électrique. Il ne s'agissait pas d'un bus au sens où nous l'entendons aujourd'hui avec des batteries. En fait, ces véhicules étaient souvent des trolleybus ou des camions-trolley, c'est-à-dire qu'ils tiraient leur énergie d'une ligne aérienne de contact (caténaire), similaire à celle des tramways ou des trains électriques, via des perches.

Dans la vallée de la Maurienne, cette technologie était particulièrement adaptée en raison de la présence de nombreuses installations hydroélectriques. L'électricité était abondante et relativement bon marché, offrant une alternative intéressante aux véhicules à essence ou diesel, dont le carburant était rare et cher, surtout en période de guerre.

Il existait plusieurs modèles d'électrobus :

Des véhicules de transport de passagers : Ceux-ci assuraient la liaison entre les villages, offrant un moyen de déplacement régulier pour les habitants.
Des camions de transport de matériel et de marchandises : Comme celui que conduisait Justin PORTAZ. Ces véhicules étaient essentiels pour l'approvisionnement et le transport des biens nécessaires à la vie quotidienne et aux activités locales (comme le bois, les vivres, ou le matériel pour les travaux publics, à l'instar de ceux de Boniface GUGLIELMI aux Ponts et Chaussées).
L'électrobus représentait donc une avancée technologique significative pour la région. Il symbolisait la modernité et l'ingéniosité face aux contraintes de l'époque. Cependant, comme le montre tragiquement l'accident de 1942, même les technologies les plus prometteuses pouvaient comporter des risques inattendus, soulignant la fragilité de ces innovations naissantes.


Le Drame de l'Électrobus d'Avrieux en 1942 : Une Mémoire Vive

  • Boniface GUGLIELMI


L'accident de l'électrobus, survenu le 29 juillet 1942 dans la vallée de la Maurienne, reste gravé dans les mémoires d'Avrieux et bien au-delà. Ce qui aurait pu être un simple fait divers de l'époque se révèle, au fil des témoignages, être un drame familial et humain d'une intensité rare. L'histoire, transmise de génération en génération, prend aujourd'hui une nouvelle dimension grâce à la parole de ceux qui l'ont portée.

Un Souvenir d'Enfance Ancré
"Je n’y étais pas, non. Mais j’avais à peu près le même âge que le petit RATEL quand c’est arrivé, environ dix ans, explique Gaston PASCAL. Et cette histoire, on me l’a racontée si souvent qu’elle est gravée en moi comme un souvenir".. Ce témoignage initial, recueilli en mai 2025, met en lumière la force de la transmission orale. Bien avant les bombardements de 1943, la vallée voyait circuler des "électrobus", des camions électriques novateurs pour l'époque, certains dédiés au transport de passagers, d'autres aux marchandises.

Ce jour-là, Justin PORTAZ, un chauffeur bien connu d'Avrieux qui habitait au Pont, conduisait l'un de ces véhicules de transport. En descendant de Lanslebourg, près de l'embranchement de la route de la Repose, il croise Léon RATEL, chef cantonnier à Modane, accompagné de ses deux jeunes garçons, Joseph (7 ans et demi) et André (8 ans et demi). Ils ramassaient des "bovattes" pour le chauffage, une habitude courante en ces temps de guerre.

Le Destin Tragique d'une Panne
C'est là que le destin bascule. "Mon père a percé", explique aujourd'hui le neveu de Joseph RATEL, se remémorant les récits familiaux. Le grand-père, Léon, demande alors à Justin PORTAZ de redescendre ses deux enfants à Modane. Le chauffeur accepte, comme on le faisait alors, entre gens de la vallée. Les deux garçons montent à bord, sans se douter de l'horreur à venir.

À peine 100 mètres plus bas, le camion quitte la route. Justin PORTAZ aurait reçu une violente décharge électrique par le volant, le courant traversant le système de conduite et le paralysant. Le véhicule plonge alors dans un talus. Le jeune Joseph RATEL meurt sur le coup, sans blessure apparente. Un autre homme, Boniface GUGLIELMI, travaillant aux Ponts et Chaussées, perd également la vie dans l'accident. Justin PORTAZ, lui, survit, mais est gravement blessé, perdant une oreille dans le choc.

Le témoignage du fils d'André RATEL révèle l'ampleur du traumatisme : "Dans l'accident, mon père a eu un traumatisme crânien, était recouvert de sang de partout... J'ai appris il y a quelques années lors d'une discussion familiale que mon père s'en était voulu toute sa vie d'avoir percé ce jour-là en vélo et d'avoir de ce fait causé la mort de son frère Joseph dont il était très proche comme deux jumeaux."

Le Deuil et la Résilience
La nouvelle de l'accident sème la panique et la désolation. "Des gens sont venus voir ma grand-mère Éloïse à Modane pour lui dire que son mari et ses deux enfants étaient morts dans l'accident", raconte le neveu de Joseph. Un drame psychologique inimaginable pour cette femme, confrontée à l'idée d'une perte totale. Heureusement, Léon RATEL et André, bien que blessés, étaient vivants.

Le souvenir de Justin PORTAZ, "électrifié ne pouvant plus bouger et foncer tout droit dans le fossé", est resté vividement ancré dans la mémoire d'André RATEL. Cet accident a profondément marqué le village et toute la vallée, transformant l'image d'une modernité prometteuse en un cauchemar. Les familles de Justin PORTAZ, de Joseph RATEL et de Boniface GUGLIELMI ont toutes été durablement affectées par cette tragédie.

Aujourd'hui, l'histoire de l'électrobus est plus qu'un simple fait divers. C'est le témoignage d'une époque, des liens humains profonds, de la fragilité de l'existence et de la force de la mémoire collective. À Avrieux, les souvenirs ne s'effacent jamais complètement ; ils sont portés et transmis pour que les disparus ne soient pas oubliés.


Les témoignages : 

Roland FIANDINO

Gaston PASCAL

Joseph RATEL, fils d'André RATEL

  • Boniface GUGLIELMI
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