L'accident de l'électrobus, survenu le 29 juillet 1942 dans la vallée de la Maurienne, reste gravé dans les mémoires d'Avrieux et bien au-delà. Ce qui aurait pu être un simple fait divers de l'époque se révèle, au fil des témoignages, être un drame familial et humain d'une intensité rare. L'histoire, transmise de génération en génération, prend aujourd'hui une nouvelle dimension grâce à la parole de ceux qui l'ont portée.
Un Souvenir d'Enfance Ancré
"Je n’y étais pas, non. Mais j’avais à peu près le même âge que le petit RATEL quand c’est arrivé, environ dix ans, explique Gaston PASCAL. Et cette histoire, on me l’a racontée si souvent qu’elle est gravée en moi comme un souvenir".. Ce témoignage initial, recueilli en mai 2025, met en lumière la force de la transmission orale. Bien avant les bombardements de 1943, la vallée voyait circuler des "électrobus", des camions électriques novateurs pour l'époque, certains dédiés au transport de passagers, d'autres aux marchandises.
Ce jour-là, Justin PORTAZ, un chauffeur bien connu d'Avrieux qui habitait au Pont, conduisait l'un de ces véhicules de transport. En descendant de Lanslebourg, près de l'embranchement de la route de la Repose, il croise Léon RATEL, chef cantonnier à Modane, accompagné de ses deux jeunes garçons, Joseph (7 ans et demi) et André (8 ans et demi). Ils ramassaient des "bovattes" pour le chauffage, une habitude courante en ces temps de guerre.
Le Destin Tragique d'une Panne
C'est là que le destin bascule. "Mon père a percé", explique aujourd'hui le neveu de Joseph RATEL, se remémorant les récits familiaux. Le grand-père, Léon, demande alors à Justin PORTAZ de redescendre ses deux enfants à Modane. Le chauffeur accepte, comme on le faisait alors, entre gens de la vallée. Les deux garçons montent à bord, sans se douter de l'horreur à venir.
À peine 100 mètres plus bas, le camion quitte la route. Justin PORTAZ aurait reçu une violente décharge électrique par le volant, le courant traversant le système de conduite et le paralysant. Le véhicule plonge alors dans un talus. Le jeune Joseph RATEL meurt sur le coup, sans blessure apparente. Un autre homme, Boniface GUGLIELMI, travaillant aux Ponts et Chaussées, perd également la vie dans l'accident. Justin PORTAZ, lui, survit, mais est gravement blessé, perdant une oreille dans le choc.
Le témoignage du fils d'André RATEL révèle l'ampleur du traumatisme : "Dans l'accident, mon père a eu un traumatisme crânien, était recouvert de sang de partout... J'ai appris il y a quelques années lors d'une discussion familiale que mon père s'en était voulu toute sa vie d'avoir percé ce jour-là en vélo et d'avoir de ce fait causé la mort de son frère Joseph dont il était très proche comme deux jumeaux."
Le Deuil et la Résilience
La nouvelle de l'accident sème la panique et la désolation. "Des gens sont venus voir ma grand-mère Éloïse à Modane pour lui dire que son mari et ses deux enfants étaient morts dans l'accident", raconte le neveu de Joseph. Un drame psychologique inimaginable pour cette femme, confrontée à l'idée d'une perte totale. Heureusement, Léon RATEL et André, bien que blessés, étaient vivants.
Le souvenir de Justin PORTAZ, "électrifié ne pouvant plus bouger et foncer tout droit dans le fossé", est resté vividement ancré dans la mémoire d'André RATEL. Cet accident a profondément marqué le village et toute la vallée, transformant l'image d'une modernité prometteuse en un cauchemar. Les familles de Justin PORTAZ, de Joseph RATEL et de Boniface GUGLIELMI ont toutes été durablement affectées par cette tragédie.
Aujourd'hui, l'histoire de l'électrobus est plus qu'un simple fait divers. C'est le témoignage d'une époque, des liens humains profonds, de la fragilité de l'existence et de la force de la mémoire collective. À Avrieux, les souvenirs ne s'effacent jamais complètement ; ils sont portés et transmis pour que les disparus ne soient pas oubliés.
Les témoignages :
Roland FIANDINO
Gaston PASCAL
Joseph RATEL, fils d'André RATEL